jeudi 22 septembre 2011

Sigmund, Léonard, Serge et Charlotte : quel tableau !


Léonard de Vinci, Esquisse pour la Léda agenouillée au cygne, 1503 (*)

Comme je ne crains pas les rapprochements improbables et que je ne résiste pas au plaisir d'illustrer le cours d'aujourd'hui par une vidéo, je vous propose un parallèle entre les écrits du « père de la psychanalyse » et un Gainsbourg à la fois narcissique (le clip est autoproduit !) et empathique à l'endroit de sa propre fille.

Si dans ce deuxième exemple, certains ont cru lire une légitimation des pratiques incestueuses, il convient de rappeler que le clip traite plus vraisemblablement de la relation freudienne d'attachement au parent (relation psychique et non « pratique ») mais aussi, pourquoi pas, du rêve d'autosuffisance sexuelle (« ma chair, mon sang ») : symptôme, pour Freud, d'une homosexualité latente lorsque rien ne vient contrarier le désir d'inceste, mais aussi expression du narcissisme.
Ce narcissisme, c'est évidemment celui d'un Gainsbourg qui se sait célèbre et médiatique, inquiet du poids que devra porter sa progéniture du fait de son rayonnement artistique (Est-ce que Charlotte parviendra à « tuer le père » pour parvenir à exister artistiquement autrement que dans son ombre ? Voilà bien un fonctionnement Œdipien !) — progéniture à qui Gainsbourg adresse, avant tout, un message d'amour sincère et simple.

À l'heure où le freudisme n'a plus vraiment la cote (c.f. Onfray), je vous propose quand même de lire et de visionner, en complément du cours d'aujourd'hui sur « la théorie du vautour ».


Sigmund Freud (1910) :

« Chez tous nos homosexuels masculins, il y eut dans la première enfance, oubliée plus tard par le sujet, un lien érotique très intense à une personne féminine, généralement à la mère, suscité ou favorisé par un surcroît de tendresse de la mère elle-même et renforcé plus tard, dans la vie de l'enfant, par un passage du père à l'arrière-plan. Sadger met en évidence que les mères de ses patients homosexuels étaient fréquemment des viragos, des femmes au caractère énergique, qui pouvaient écarter le père de la position qui lui revient ; il m'est arrivé de faire la même observation, mais j'ai été davantage frappé par les cas où le père manquait dès le début ou disparaissait prématurément, si bien que le garçon était livré à l'influence féminine. Il semblerait donc presque que la présence d'un père fort assurerait au fils, en matière de choix d'objet, la juste décision en faveur du sexe opposé.
Après ce stade préliminaire survient une mutation dont le mécanisme nous est connu, dont nous ne saisissons pas encore les forces motrices.
L'amour pour la mère ne peut pas suivre le développement ultérieur conscient, il succombe au refoulement. Le garçon refoule l'amour pour la mère, en se mettant lui-même à la place de celle-ci, en s'identifiant à elle et en prenant sa propre personne pour le modèle à la ressemblance duquel il choisira ses nouveaux objets d'amour.
Il est ainsi devenu homosexuel ; à vrai dire il y a eu glissement et il est retourné à l'auto-érotisme, étant donné que les garçons que l'adolescent aime désormais ne sont que des personnes substitutives et des renouvellements de sa propre personne enfantine qu'il aime comme sa mère l'a aimé enfant. Nous dirons qu'il trouve ses objets d'amour sur la voie du narcissisme, puisque la légende grecque nomme Narcisse un éphèbe à qui rien ne plaisait tant que sa propre image en miroir et qui devint par sa métamorphose la belle fleur du même nom ».
(1)


Serge et Charlotte Gainsbourg (1984) :
- L’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus rare, le plus troublant, le plus pur, le plus enivrant…
- Exquise esquisse, délicieuse enfant ! Ma chair, mon sang (…) Naïve comme une toile du Nierdoua Sseaurou.
(2)



(*) Dans Les métamorphoses d'Ovide, Zeus prit la forme d’un cygne pour séduire Léda, épouse du roi déchu de Sparte, Tyndare. Alors qu'elle se baignait au bord de L'Eurotas, Léda aperçut le cygne qui fuyait devant un aigle. Elle le reçut avec innocence dans ses bras : l'oiseau la couvrit de caresses. De cette étreinte allaient naître d'un même œuf des jumeaux : Castor et Pollux.
Une fois de plus, Léonard traite du thème de la maternité et de « l'amour avec un oiseau qui n'en est pas vraiment un » (c.f. cours d'aujourd'hui sur le vautour). L'historien d'art Daniel Arasse note bien l'originalité du sujet : « Léonard est le premier à faire de Léda et du cygne les figures centrales d’une composition importante » (dans Léonard de Vinci, le rythme du monde, Ed. Hazan, pp. 420-428).
(1) Sigmund Freud, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Paris, Ed. Gallimard, 1987 (première édition en 1910), pp. 117-119
(2) Nierdoua Sseaurou, c'est l'anagramme du Douanier Rousseau, peintre dont l'œuvre ne cache ni malice ni malaise. Pour Gainsbourg, les sentiments en jeu sont, à l'instar des images du douanier, innocents et purs.

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